JOHN MODERNO
WOLKONSKY.ORG
 

Un projet de Sergueï Wolkonsky mené dans le cadre du Collège Métabolique 

 

 

De quoi s’agit-il ?

 

D’un programme d’Ateliers de Création-Recherche, transdiciplinaires, dédiés à une expérimentation continue dans le domaine de la psycho-cardiologie, menés en partenariat avec des professionnels de la santé, des patients et leurs proches, des écoles d’art, une école de cinéma, des laboratoires de recherche universitaire, des institutions artistiques partenaires.

 

D’un point de vue médical et scientifique

 

Aujourd’hui,la prise en charge de l’impact psychologique d’un syndrome coronarien aigu (SCA) fait partie de la prévention secondaire. Cet aspect est d’ailleurs souligné par les recommandations européennes, tandis que l’American Heart Association reconnaît la dépression comme facteur de risque après SCA. Dans les services de cardiologie on prend depuis quelques années conscience de la nécessité d’un accompagnement psychologique des patients confrontés par exemple à la violence d’un infarctus. La banalisation et la rapidité des nouveaux traitements ne permettaient pas de prendre en compte, jusqu’à une période récente, le bouleversement émotionnel, psychique, moral que l’infarctus provoque et qui équivaut chez les patients à une profonde rupture. 

 

D’un point de vue anthropologique et philosophique 

 

Au-delà d’un travail d’enquête à mener en lien avec les services et les patients ou ex-patients des services de cardiologie, il y a une interrogation profonde et quasi métaphysique à porter sur le cœur-organe, en établissant un parallèle entre la fonction qu’il remplit dans le corps et à travers les métamorphoses du sujet, son rôle organisateur, distributeur (hegemonikon) dans le récit de la vie. Il s’agit de percer des perspectives entre le sujet, la crise, l’être, l’expérience, la reconnexion des organes dans un ensemble social où chacun interroge sa place, en exerçant une prise de parole. 

 

D’un point de vue artistique et pédagogique

 

Comment chercher en filmant ? Comment donner à voir et à percevoir la pensée à l’œuvre dans le geste cinématographique ? Il s’agit ici de se frotter à la dialectique des images, c’est à dire à concevoir, construire des ensembles hétérogènes qui produisent du sens et renouvellent la pensée, capables d’exprimer un regard sur le monde sans se soucier des modes. Inventer une langue dans laquelle se disent les préoccupations de notre temps, cette esthétique de la démolition dans laquelle se racontent bien souvent nos vies, sans jamais fuir les nouveaux questionnements qui se font jour quant au nécessaire renouvellement des formes du discours, la place accordée à nos voix, notre capacité de dire et raconter, affranchie des formats et des attentes du public.

 

Comment déployer une idée dans l’espace d’un film ? Comment donner à percevoir les hésitations, les accidents de parcours, les hasards objectifs, les bégayements de la pensée, dans un ensemble singulier, riche d’audaces formelles, de contradictions, d’errements ? N’y a t’il pas là en germe une écriture nouvelle, un style propre à révéler les potentialités qu’offrent une rencontre dont le patient soit le centre, le sujet même. Cette rencontre est à vivre comme un trajet parmi les connaissances et les techniques de notre temps, mais aussi pourquoi pas nos lacunes, nos doutes, nos attentes... Sur le mode de l’essai, il s’agit, autour d’expériences vécues et d’expériences à vivre, de développer une singulière intelligence du monde, en procédant à des assemblages inédits. 

 

Deux objectifs concomitants :

 

- Réunir un matériau riche, précis, intelligent et sensible, qui puisse alimenter le travail des chercheurs, identifier et exemplifier certaines problématiques, développer des protocoles d’accompagnement des patients, en lien avec les personnels soignants.

 

- Créer un objet artistique inédit, s’inscrivant dans une orientation documentaire, répondant à certaines attentes en matière d’écriture cinématographique. Il s’agit bien sûr d’accorder à la parole et au son une importance égale à celle qui revient à l’image et au texte et de mettre la question du style au centre de cet essai, comme au centre des échanges qui le rendront possible. Objet artistique inédit intégrant une dimension collective, ce qui implique tout un travail de délibération et de partage des compétences, prenant la forme d’une enquête, répondant nécessairement à des besoins profonds.

 

Produire un essai « in process »

 

Il s’agit donc de produire collectivement un essai filmique. (Ce n’est pas incompatible avec des tentatives personnelles. Mais au final le projet ne peut pas être simplement la juxtaposition de réponses individuelles.) Cela implique un réel travail avec des services de cardiologie, la mise au point de protocoles concertés.

 

 

Politique culturelle

 

La politique culturelle dans les hôpitaux, encouragée par l’Etat, permet justement, en lien avec l’ARH/DRAC, les associations, les collectivités locales et des partenaires privés, de monter et financer des projets interdisciplinaires à vocation culturelle. Ayant participé aux actions et à la valorisation d’un projet s’inscrivant dans le dispositif « Art à l’hôpital » il y a quelques années, sur la base d’un partenariat entre l’Hôpital Saint Jean de Perpignan et l’Ecole Supérieure des Beaux Arts, je bénéficie déjà d’une expérience sur ce terrain. Je propose donc de monter ce projet cinématographique à dimension pédagogique pour le compte des partenaires engagés.

 

 

Une forme à inventer.

 

il s’agit de se confronter à un objet inédit, un « film-école », en quelque sorte, fuyant toute espèce de dogmatisme, dont la finalité n’est pas un produit mais une expérience. Non pas un film donc, mais cette possibilité très stimulante de pouvoir en livrer les différents états, en réinterrogeant régulièrement le montage, au gré des expériences, des propositions, des points de vue qui s’y ajoutent. (Je pense à un équivalent littéraire : « Paris Capitale du XIX° siècle » de Walter Benjamin) 

 

A mi-chemin entre le documentaire et l’essai, l’équipe réunit un matériau (enregistrements sonores, créations musicales, textes, documents, bouts filmés, compte-rendus de réunions, esquisses, interviews de patients, de médecins, de proches….) qui alimente une base de données commune, chacun ayant la possibilité de  se l’approprier à sa guise. Toutes les décisions relatives aux différents états du film sont prises collégialement. L’archivage tient ici une place décisive. Si plusieurs états du film existent, une seule base de données doit en rendre compte avec différents niveaux d’accès.

 

 

Pour le monde médical,

 

Il s’agit de recevoir cet objet artistique et les données qu’il contient pour ce qu’il est : une proposition étagée, un instantané extra-médical, réunissant des points de vue compossibles sur la question de la psycho-cardiologie, bref, un corpus libéré des disciplines constituées, misant sur la sérendipité, permettant d’appréhender les gestes et les situations sous un jour nouveau, en tentant de mettre en évidence les liens qui existent entre le fonctionnel et l’existentiel, de prendre en compte le ressenti, l’émotion, le vécu des patients et ainsi d’améliorer leur prise en charge psychologique au sein des services.

 

 

Le texte qui suit exemplifie, à partir de mon propre infarctus en 2003, ce à quoi peut ressembler un point de vue singulier qui pourrait alimenter ce projet : Il en constitue, d’une certaine manière le point de départ, tant il est vrai que tout a pu être pensé à partir de ma propre expérience, de mes propres intuitions, comme amorces à de nouvelles rencontres et de nouveaux témoignages. Il y a un avant et un après. La vie cesse et prend un cours différent. Tout s’en retrouve bouleversé : l’ordre des priorités que l’on se donne, la relation à la douleur, la perception de l’autre, la pensée même s’en retrouve inquiétée, surprise dans ses certitudes. Le texte qui suit est un exemple donc, mais il marque aussi une intention et ne demande qu’à s’enrichir de points de vue différents voire contradictoires.

 

 

 

HEGEMONIKON 

 

« Quant au devenir, s’il n’est pas à la lettre une création géniale

 de chaque instant, il est pourtant bien une sorte de renaissance continuée,

c’est à dire une naissance continuellement

 rebondissante, aussi inlassablement reconduite que le

 contractions du cœur, aussi perpétuellement relancée 

que le sang dans les artères : exister, n’est-ce

 pas renaître ainsi d’instant en instant par un

 miracle de chaque seconde ? Jankélévitch,

 « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien. »

 

Le cœur insondable des choses, c’est le mystère profond de l’infarctus qui nous y confronte directement. Le corps est bien vite réparé aujourd’hui, mais que fait-on du désordre de l’âme, de ce séisme dans les perceptions, de cette explosion dans un bloc de consistance vécue ? En quelques semaines, le monde revient. Le cœur est réparé. Pourtant tout a changé. Une part de nous-mêmes reste absente, accrochée à un continent à la dérive, qui s’éloigne dans le passé. Il faut se recomposer. Il faut l’interroger ce cœur faillible, terrassé en quelques secondes par un coup de couteau invisible. L’âme prend le cœur par la main. Ce cœur, qui recèle un immatériel proton organon, appareil pneumatique dissimulé dans ses battements, réceptacle de tous les mouvements que lui transmet l’âme. C’est ainsi que l’on concevait les choses avant les grands progrès de la chirurgie factuelle. Le corps regarde le monde au delà de la vision, mobilisant les organes des sens. Tout part et tout revient du cœur, abolissant toute distance avec le monde, qu’il intériorise et crée dans un même et seul soupir. Il y a une activité traductrice du cœur sur toutes ces choses que l’on voudrait compréhensibles, claires, révélées à elles-mêmes. Pourtant il y a de l’incompréhension, du non sens, de l’interdit, de mauvaises traductions et de mauvais poèmes.

 

Les disciples d’Empédocle considéraient l’esprit pour une exhalaison subtile du sang, irriguant le corps entier, voyageant dans ses artères, tandis que seule la circulation veineuse était réservée au sang. J’aime assez cette idée d’une pensée qui court le corps, visite membres et organes, interroge son arborescence intime, disqualifiant ainsi le contrôle centralisé du cerveau. 

 

La notion stoïcienne d’ « hegemonikon » ou « Principal » de l’âme, élaborée par le Portique à partir des données de la médecine empédocléenne, est à rapprocher de la théorie aristotélicienne du pneuma fantastique. Dans les deux cas, s’impose l’idée d’une connaissance sensible, harmonisée, synthétisée par le cœur. L’hegemonikon, reçoit tous les messages qui lui sont transmis par les organes des sens et produit des « fantasmes compréhensibles » (phantasia kataleptiké) appréhendés, dans un second temps, par l’intellect. Ces fantasmes, il faut les envisager comme des empreintes, des sceaux dans la cire de l’âme. 

 

Le cœur, c’est le Principal. C’est, pour reprendre une image ancienne qui trouve un écho dans notre modernité post-contemporaine, l’araignée et sa toile (cobweb, spider’s web, en anglais). L’araignée cardiaque postée au centre du corps, s’emparant de tous les messages que lui transmettent les sens. 

 

Ce qui est plus surprenant encore, c’est l’économie des courants pneumatiques chez Chrisippe : « la perception d’un objet se ferait par un courant pneumatique qui, partant de l’Hegemonikon, se dirige vers la pupille de l’œil, où il entre en contact avec la portion de l’air située entre l’organe visuel et l’objet perceptible. Ce contact produit dans l’air une certaine tension qui se propage suivant un cône dont le sommet est dans l’œil et dont la base délimite notre champ visuel. »

 

 Dans l’expérience de l’infarctus, il y a des sensations à rapprocher de cet appareillage insensé entre le cœur, la vision, l’air et l’espace. C’est ce qui fait de cette rupture, assez souvent une expérience mystique : l’impression d’une interconnexion sensorielle qui nous attacherait soudainement au monde, le trouble d’une correspondance parfaite entre l’intérieur et l’extérieur, cet air traversé, pulpe du regard, se chargeant d’énergies en suspens, dans un échange de matières sensibles. Cette idée antique selon laquelle une même circulation pneumatique animerait les cinq sens ainsi que la production de la voix et du sperme a cet étrange mérite de contaminer les distances, d’abolir les vides, les silences, les creux, les espaces dépourvus d’action, les immobilités. Tout se retrouve imbriqué dans l’économie des courants pneumatiques. Tout est répondant. Tout est plein. Nous faisons, dans ce tout, le plein de notre relation au monde. 

 

Notre Hegemonikon intime prend dès lors une importance considérable. C’est soudain bien plus que le siège de la faculté vitale du corps. C’est aussi son standard spirituel, l’origine et l’actualité de tout mouvement et de toute vision. C’est l’origine et l’actualité du monde en nous et par nous. 

 

L’esprit qui circule dans nos artères n’est prisonnier d’aucun corps. Il se poursuit au-delà de nos visions dans le tissu de toute matière vivante, absolument libéré du temps et de l’espace.

 

Ces idées antiques, que l’on retrouve exposées chez les stoïciens, nous placent dans une intimité avec le cosmos, qu’il nous est devenu très difficile d’appréhender aujourd’hui. Il était et reste à envisager comme un organisme vivant, pourvu de raison, capable d’engendrer des microcosmes eux-mêmes doués de raison. Non pas Dieu, mais Etre abstrait, Somme vivante, dispersant ses principes dans une création en devenir. Création pensante, spontanée, développant son expérience de la vie. Création apprenante n’ayant rien vécu, ne sachant rien, mais désirant tout, ayant tout à apprendre, tout à vivre. Non pas Christ, mais cosmos enfant. Il n’y a plus de père. Il n’y en a jamais eu. Il y a juste un enfant, un être en devenir qui rassemble toutes nos maladresses, nos désirs, nos fuites, nos incompréhensions, nos misères, nos rêves, nos visions, nos courages et nos peines. 

 

Le siège de la faculté vitale ou spirituelle est le cœur qui propage la vie dans l’organisme tout entier au moyen de l’esprit circulant dans les artères (Barthelemy, troisième livre de la somme) Pour les stoïciens, le cosmos était conçu comme un organisme vivant, pourvu de raison, capable d’engendrer des microcosmes raisonnables. Ce synthétiseur cardiaque qui nous relie par les sens à tout le vivant, nous fait apparaître la vision d’un macrocosme envisagé sous la même forme : Notre univers serait lui-même un corps pourvu d’un Hegemonikon, cœur battant situé dans le soleil.

 

Pendant notre sommeil, selon Cicéron, l’âme se détache du corps « a contagione corporis », pour circuler dans le temps, apprenant des choses passées ou à venir…

 

 

 
LE COEUR DU SUJET
 
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