WOLKONSKY & MODERNO
Is there a life before death ?
 
 
 
 
 
 
 
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B.JAYING

 Energies et synchronicité de la lecture mixée

 (Conférence donnée à l'Université de Toulouse Jean Jaurés, dans le cadre du Colloque "Palimpsestes", en 2016.)

 

Un geste réinventé 

Réinventer la lecture à partir d’un geste contemporain : celui du disk-jockey, créateur d’ambiances qui incarna, au tournant des années 2000, la post-modernité, peut-être  en raison de l’apparente facilité de son geste. Combinant un ensemble de matériaux pré-existants (playlist), offerts à toutes les recompositions (remix), emprunts (samples), synchronisations, le d-jay, tout comme l’artiste post-moderne, proposait, dans ses assemblages, un chemin possible dans un ensemble de données rendues toujours plus disponibles par la généralisation des supports numériques.
 
Nicolas Bourriaud, alors à la tête du palais de Tokyo, a décrit dans « Esthétique relationnelle » et « post-production » cette figure de l’artiste comme « sémionaute », proposant disait-il « une trajectoire parmi des signes » Les formes mixtes occupent encore, quinze ans plus tard, une place centrale dans la création.
 
La circulation ultra-rapide des données numérisées a fait de nous les directeurs de vastes médiathèques immatérielles, où se rencontrent textes, musiques, enregistrements sonores, images animées de notre vie parmi les formes, photo-marques, photo-signes, archives personnelles, films d’auteurs, rêveries pornographiques, bases de données de toutes expérimentations, styles, perversions formelles, poèmes jamais édités,  thèses non lues, squelettes d’articles hâtivement écrits, torturés, amendés, projets en cours, autant d’appropriations scandaleuses, qui témoignent contre nous de l’abolition de nos systèmes de mémoire au profit d’un nuage incertain, nuage de données réduites au chiffre, compressées, stockées, facilement extractables, oubliables aussi. Les arts de la mémoire ont cédé leur place à ceux de l’oubli.
 
Fondre, croiser, gérer un flux avec des données nouvelles, voilà le cœur même de nos pratiques contemporaines. Dans l’univers du Dj, un simple bouton, sur la table de mixage, permet de faire glisser un morceau sur un autre. Le crossfader, roi du fondu-enchaîné assure un jeu de transparences sonores presque illimité, entre plusieurs strates, plusieurs  « tracks » qu’une fonction de synchronisation - autre bouton, autre geste - permet de faire durer jusqu’à ce qu’opère la magie hypnotique et unificatrice du mix. Une nouvelle transition peut alors s’opérer, renforçant la cohésion de l’ensemble, le portant vers un culmen, le différant parfois sadiquement dans une sorte de gestion des impatiences (break, montées).
 
Rapportée à une pratique de lecture,  qui s’emparerait de l’univers technique du Dj, le crossfader permettrait par exemple d’harmoniser le volume entre une piste enregistrée et la voix du lecteur. Mais que se passe t’il quand cinq, six pistes concourent à la composition d’un univers sonore inédit, car produit par une série de choix plus ou moins aléatoires ? C’est une représentation possible de la complexité qui s’installe. Quel rôle occupera la voix du lecteur dans une sorte de montage horizontal liant les textes entre eux, les faisant dialoguer, en les plaçant sous une seule intention, un seul régime de présence, mettant en relation des textes qui n’étaient pas destinés à cette collision ?
 
 
Musicalisation du flux texte
 
Une analyse de la réception de ce type de performances, montrerait sans doute que « la règle, c’est la polysémie, l’équivoque, le bruit, la dissémination. La règle, c’est l’art, le langage poétique, le texte sans auteur ni destinataire parce qu’il compte chacun de ses lecteurs au nombre de ses producteurs » (Thierry de Duve). Dans l’exercice de ces lectures mixées, le geste peut faire irruption et accompagner les variations d’un texte soudain musicalisé, scandé, s’affranchissant parfois de sa ponctuation, annulant les silences. La voix peut aussi moduler, plonger dans les graves, adopter une diction faisant apparaître une potentialité nouvelle révélée par le texte, les textes. L’accompagnement sonore a aussi son importance non pas dans un rapport d’illustration, mais de collision ou de collusion. Le texte et le son se draguent mutuellement en quelque sorte. Il se cherchent. Ils ont aussi leurs solos de jazz, leurs silences, leurs conflits. Mais tout est là pour que quelque chose advienne, qui consacre la fusion de plusieurs matières d’expression dans une intensité nouvelle.
 
 
Une stichomancie contemporaine
 
La stichomancie, qui est une forme de divination s’appuyant sur des textes et procédant à leur lecture aléatoire, renvoie à une société hantée par la magie, qui ne nous est pas si étrangère que nous le pensons. Une observation détaillée des pratiques artistiques contemporaines de la post-post-modernité et des petits environnements de notre quotidien désenchanté, laisserait apparaître sur le parchemin à demi effacé des pratiques anciennes, une magie qui ne dit plus son nom, qui n’est pourtant pas dépourvue d’une certaine force agissante reposant essentiellement, sur les concepts d’ « énergie » et de « synchronicité ».
  
 
Energie et synchronicité de la lecture mixée
 
 La synchronicité, si essentielle dans le mix, consiste à faire coïncider les différentes temporalités de deux ou plusieurs événements, matières d’expression, qu’il s’agisse de sons, de textes lus, de conversations, récits sédimentés des profondeurs du subconscient, discours intérieurs de mémoires faillibles, hasards plus ou moins objectifs, événements physiques et psychiques non liés causalement, mais par le sens que nous ne manquons pas de leur accorder. Si la magie opère, les textes n’en font plus qu’un. Mais cet « un » procède en fait à une redistribution des altérités. Il y a bien place pour plusieurs voix, mais elles n’épousent plus les contours du livre. Quelque chose vient relier dans la transversalité des textes lus, des matières d’expression entre elles. La lecture pourra être envisagée comme le concours de plusieurs voix dans l’accumulation des intensités. Tout sera fait pour aller chercher cette intensité, pour libérer une énergie contenue dans le texte à travers sa lecture. Les modulations de la voix, faisant apparaître des sortes de « seconds et tiers lecteurs » vont accompagner, tandis que se densifie l’accompagnement sonore, une sorte de montée en puissance du nouveau texte.
 
 
« Lire et lier c’est les mêmes lettres » Lacan
 
Je forme l’hypothèse que la faculté de cliquer, qui détermine la lecture dans l’intimité de sa relation aux supports numériques, puisse se voir concurrencer par l’oralité d’un rapport suave au texte, réinventé dans une lecture partagée, en présence des corps et des intelligences sensibles, appelant chacun à produire son interprétation hallucinée d’une stichomancie enrichie des potentialités de l’image et du son, assumée en tant que performance, offerte comme alternative à la liberté restreinte et illusoire du zapping, où rien ne peut se construire sinon une image d’un monde saturé de signes et orphelin du sens. « Lire et lier c’est les mêmes lettres » nous dit Lacan. Cette lecture aléatoire, divination ordinaire que l’enfance a hérité des grimoires et des bibles, nous renseigne moins sur notre avenir que sur cette relation au livre qui nous parle. Or tout dans le tissage du texte nous parle de nous, d’une sorte de site immuable qui nous retrouve, tels que nous sommes, à travers les temps, tels que nous avons été, dans le roman de nos jeunesses, tels que nous nous projetons quand la force nous quitte et que nous nous échappons dans la description d’un paysage lointain. Les stichomancies de mes lectures mixées sont communautaires, polyphoniques. Elles nous parlent d’un texte qui s’attache à ne décevoir aucune de nos prémonitions. Elles se frayent un passage dans la langue de tous pour donner à entendre le mélange de nos voix, de nos craintes, de nos visions troublées… Elles émergent de nulle part. Elles émergent de moi.
 
 
L’âge des lectures séquencées

J’ouvre un paysage de livres. Je m’y glisse comme un inconnu dans la ville, dont l’ombre se reporte de bloc en bloc. Traverser une ville et traverser une bibliothèque, c’est la même affaire : les mêmes alignements de rues qui se croisent, le même vertige, la même traversée silencieuse et concentrée, happée dans une perspective inhabitable. C’est le film des rencontres insensées qui réunit dans une même image ceux qui partent et ceux qui restent. Traversée des visages et des attentes comme dans cette séquence inoubliable du film « d’Est » de Chantal Ackerman, dans laquelle un long travelling caresse la file d’attente d’un bus. C’est le mouvement qui lie/lit. Nous sommes entré dans l’âge des lectures séquencées, dans une ville qui déroule son texte sur nos pas. Quelque chose s’enregistre et se dit de nos passages dans les couloirs/avenues/lignes de nos livres/mondes/bibliothèques. Et quand nous croyons avoir lu la ville, avoir dit quelque chose d’elle, saisi la poésie de ses impatiences, nous nous apercevons finalement que c’est elle qui nous a lu. Nous y avons laissé une part de nous-même et des autres dans son texte. Notre passage a été enregistré par des yeux innombrables. Nous avons participé à son vacarme autant qu’à ses silences. Nous sommes entrés dans sa séquence et elle est entrée dans la nôtre. C’est une écriture double. Une double lecture.

 

Lecture, ville, palimpseste

Cette lecture-ville est palimpseste. Je pense à cette archéologie des villes superposées, où l’ancêtre est à la cave et l’enfant au grenier. Cette stratification des âges dans l’habitat, ce texte du père traduit dans la langue du fils, ce poème qui fait entendre les deux simultanément, comme « la vie sur terre » de Baudouin de Bodinat, qui nous donne la petite musique de notre déclin dans la langue onctueuse des rêves baroques, pleine de jouissances stylistiques, habitée par le désir de dire, d’une beauté qui compense et finalement dépasse les petites misères de notre temps profané. Liés les uns aux autres dans une même parole, les fragments réunis de la ville palimpseste placent l’auditeur dans une situation comparable à ceux de la musique sérielle, tels que décrits par Pousseur : “Les phénomènes n’étant plus enchaînés les uns aux autres par un déterminisme de terme à terme, c’est à l’auditeur de se placer volontairement au milieu d’un réseau de relations inépuisables, de choisir pour ainsi dire lui-même ses dimensions d’approche, ses points de repère, son échelle de référence, de tendre à utiliser simultanément le plus grand nombre d’échelles et de dimensions possibles, de dynamiser, de multiplier, d’écarquiller à l’extrême ses instruments de saisie.”

 
Il y a, dans notre dérive urbaine, des minutes de grâce quand, après avoir traversé l’effervescence du marché quotidien, la ville nous ouvre ses entrailles : la ville en rez-de-chaussée nous livre, dans l’intimité d’une paroisse du XVII° siècle, une trouée vers une petite crypte carolingienne ou un trésor païen. Plus loin, les quelques colonnes d’un temple romain, recyclées dans les fondations d’une banque d’affaire, offrent leur décor imposant à des guichets éteints. Plus loin encore, un escalier d’opérette vous élève dans une salle de bal du second empire qui vous sublime ou vous écrase subitement sous ses ors et ses cascades de lumières. Et la vie en tous lieux fait éclater des bulles de présent, raye l’espace de fourmillements contemporains. Ce sont des mots, des attitudes, un regard, une requête du personnel d’accueil, un éclat de rire dans le néant du passé. Rien ne part. Rien ne revient. Tout reste et se fraye un chemin dans l’accumulation des doutes et des présomptions de tout ce qui précède, vit, survit.


Les attentions contre l’ennui.
 
Nos possibilités de mouvement dans cet espace sont infinies. Pourtant, nous avons nos circuits et, suivant le penchant de notre nature restrictive, il y a fort à parier qu’un certain nombre d’itinéraires nous resteront inconnus. Certaines portes ne seront jamais franchies. Certaines rencontres n’auront jamais lieu et nul ne saura si c’est un bien ou un mal. Il est pourtant un rendez-vous que nous ne manquerons pas :  l’ennui.
 
Dans l’enchevêtrement des lieux qui succèdent aux lieux, nous nous ennuyons pour ne pas nous rencontrer nous-mêmes, pour ne pas affronter nos pensées, le désordre de nos rêves, nos fantasmes, nos doutes splendides, nos croyances, nos illuminations profanes. Nietzsche, dans la Généalogie de la Morale, nous invite à « pratiquer la lecture comme un art » et il nous précise que pour y parvenir, « une chose est nécessaire que de nos jours on a parfaitement oubliée, une chose par laquelle il faut être presque bovin et, en tout cas, rien moins qu’ « homme moderne », la rumination.” La modernité était cet âge où nos actions étaient pensées et nos pensées – actions. Nous en venons à nous dire que nous n’aurions peut être pas du si promptement nous défaire du costume un peu défraîchi de la modernité pour lui préférer ces tissus synthétiques de nos uniformes made in china, qui habillent avec un déficit criant d’élégance, les certitudes pressées de notre temps.
 
Avoir rendez-vous avec soi-même dans le vacarme des textes habités que nous tentons de lire. Nourrir notre rumination de pépites philosophiques et littéraires, s’abandonner aux excès du verbe. Forger notre langue dans celle des ruptures et renouer avec la révolution poétique des idées tendues comme des arcs : Voilà la seule lecture possible pour nous. Qui suis-je dans cette langue ? A qui donner mon souffle et ma voix, sinon à l’expression de mon livre intérieur, que je retrouve sous les lignes d’autrui ? Lire. Apprendre à lire c’est à dire à porter une parole, à se couler dans la musique interne d’un texte, à révéler son rythme particulier, c’est avant tout avoir des attentions contre l’ennui. L’ennui contemporain qui est une impuissance aveugle, une voix étouffée, un esprit vide, sans repères, sans ponctuation, sans retour à la ligne, sans possibilité d’entrer dans la chair des mots, de goûter à leur force mobilisatrice, à leur caractère destructeur, à l’effondrement possible de l’auteur dans l’affliction d’un texte que tout, absolument tout peut détruire à partir de sa marge.
 
Les attentions contre l’ennui, c’est le rythme et la musicalisation du texte rendu à la vie. C’est apprendre à gérer un silence. C’est éteindre la voix, la ralentir, fondre dans les graves et repartir en s’appuyant sur un mot, une phrase, une attente. Nous devons rompre avec l’ânonnement des lectures infantiles, orphelines du sens et du désir de comprendre. Roland Barthes écrit en 1971, dans un texte intitulé « De l’œuvre au texte » : “La réduction de la lecture à la consommation est évidemment responsable de l’ennui que beaucoup éprouvent devant le texte moderne, le film ou le tableau d’avant-garde. S’ennuyer veut dire qu’on ne peut pas produire le texte, le jouer, le défaire, le faire partir.” Lire un texte c’est déjà le comprendre, c’est à dire le prendre avec soi. Je ne me déplace jamais sans demander à mes livres lesquels veulent venir avec moi. Peu importe qu’ils soient lourds. Qu’ils me pèsent. Ils sont avec moi. Ils recèlent une part de mon mouvement. Enfin, ces textes qui m’accompagnent sont le matériau de ma composition ou de ma recomposition en tant que lecteur. Barthes ajoute plus loinr : « La naissance du lecteur doit être au prix de la mort de l’auteur. » Il n’y a rien à interpréter. Rien. Un texte n’est pas une partition. C’est une pierre d’autel.
 
Ces auteurs qu’on aime ou qu’on déteste s’effacent devant l’intention qui nous porte à les lire. Et nous ne pourrions ni les servir, ni les trahir sans nous approprier leur matériau au point de les oublier, de nous affranchir de leur tutelle. Le texte doit être investi par le lecteur qui va l’habiter de ses intentions propres, de sa grâce et de ses manques. Lire c’est observer à partir d’un texte. Aucun d’entre eux n’est déjà écrit. Tout au plus font-ils semblant. C’est dans ma bouche de lecteur que tout s’écrit. Quand j’étais étudiant en art, je proposais une performance lors de laquelle j’avalais des lettres alimentaires pour les régurgiter sous forme de blocs de poésie, ma salive faisant le liant de ces microsculptures, dont plus d’une a failli m’étouffer. Il y avait là une forme d’évidence vers laquelle je retourne en me mettant aujourd’hui au service des textes. Pas des auteurs.
 
Moderno, "Les essais", 3 Novembre 2015

 

 

 

 

 
LECTURES
 

Lire c'est prendre. Ces textes ne sont pas venus à moi par hasard. Ils ont nourri mes pensées et quand ma voix s'empare d'eux, c'est pour les jeter à la face du monde. Entendez ce qui fut écrit par des hommes de tous âges. Ils sont le tissu dont notre humanité s'est dévêtue. Parmi ces pistes sonores, vous croiserez Georges Pérec et son "W ou le souvenir d'enfance", mais aussi Alberti, Bataille, Eco, Hitler (un texte qui parle de lecture), Artaud. Vous me trouverez dans un exercice qui est celui du B.Jaying, à Paris 8 en 2016 dans le cadre du projet de radio expérimentale "Zone intermédiaire" Vous retrouverez ce player sur la page Radio Moderno, dans la rubrique Moderno.

"Voguing 3 elric" est le titre transitoire d'un inédit de Disorder consacré au très beau texte de Pierre Lafargue : "La terreur". Cette lecture en chanson s'appelle finalement : "L'extirpation".

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