JOHN MODERNO
WOLKONSKY.ORG
VOYAGE AU-DESSUS DES EOLIENNES
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Quand j’étais enfant, j’allais en vacances chez mon grand-père maternel qui avait acquis une vigne dans la grande plaine du Roussillon pour y construire sa maison. Il avait transformé cet austère terrain, balayé par la tramontane, en oasis verdoyante. De son jardin se déployait un théâtre de montagnes plus ou moins hautes, plus ou moins accessibles : Albères, Aspres, Canigó, Capcir, Corbières. Chaque jour offrait une lumière nouvelle. Ce proche lointain me fascinait. C’était une promesse de promenades heureuses, à la découverte de petits paradis cachés. Je n’imaginais pas alors vivre au milieu de ces montagnes.

 
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Un jour, revenant de Toulouse, je me suis rendu compte, peu après le franchissement des Corbières, qu’un champ d’éoliennes barrait maintenant la vue du Capcir et j’ai réalisé que le panorama fantastique, qui avait nourri mes rêves, n’existait plus. C’est comme si le paysage avait reculé. Un point de vue était mort. 

 
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Il y a dans cette expérience contemporaine quelque chose de l’ordre de la vanité, car si l’énergie des éoliennes est renouvelable, certains horizons sont désormais brouillés. C’est là une allégorie de notre temps. Le paysage porte un ailleurs. Il ouvre des voies. Le défigurer, l’abîmer, le détruire, c’est casser une idée. Entre l’idée et moi se dresse maintenant un champ d’impossibilités. 

 
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Les éoliennes font écran. Elles ferment la perspective. La pensée, dans le monde moderne était structurée comme un paysage. Elle avait ses plans, ses plaines, ses hauteurs, ses lointains. Chaque idée nouvelle était un dégagement, une percée. Il y avait un espace de la pensée, comme il y avait un espace de l’humain, une Nature, avec ses complexités, ses cruautés, ses éblouissements. Il y avait un temps, une Histoire, dans laquelle chaque geste, chaque idée prenaient sens. Ce n’est sans doute pas un hasard si la destruction du paysage est contemporaine de l’anéantissement de l’Histoire et de la faillite des idées.

 
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Il y a deux présents : le présent aliéné qui butte contre les éoliennes, qui subit ses migraines, ses insomnies, ses envoûtements et le présent de la liberté, qui rétablit les distances, respecte les ailleurs, restaure les perspectives et l’Histoire. Aller chercher le paysage, au-delà de l’exploitation mécanique des vents, en s’enfonçant dans la Nature profonde de l’horizon, ne suffira pas.

 
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Le voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, dans le dix-neuvième siècle du romantisme et de l’industrialisation, contemplait un espace vierge dont il mesurait pleinement la fragilité. Les campagnes industrialisées d’Europe suffoquaient dans la noirceur des fumées crachées par un million de cheminées d’usines. Le romantisme savait assurément ce qu’il perdait.  La modernité fut vécue comme un sacrifice avant de devenir cette fuite inconsciente et hâtive qui abîme tout, colonisant, jour après jour, siècle après siècle, chaque recoin de la vie, jusqu’à faire oublier le sens des choses. 

 
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Le voyageur au-dessus des éoliennes est au-delà de la Perte. Il ne peut plus la penser, ni même l’appréhender, parce que les possibles se sont éloignés dans un temps sans Histoire, où il faudrait se résoudre à tout accepter comme le moins pire des cauchemars, sans rien remettre en cause, sans rien contester ou briser. 

 
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Si nous voulons retrouver le chemin de la pensée, il faudra bien réarticuler l’homme au paysage, redonner une amplitude de rêverie à nos regards autant qu’à nos esprits, quitte à renverser quelques éoliennes. 

 
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Emblèmes de vacuité, elles tournent en rond, elles brassent du vent. Elles sont le pur produit d’une société qui détruit ce qu’elle prétend sauver. Ce n’est pas de la politique. Ce n’est pas de l’écologie. C’est de l’hypnose. C’est de la dystopie. Seule compte l’énergie renouvelable du point de vue.

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