JOHN MODERNO
WOLKONSKY.ORG
LA PERTE / Extrait 1

 

 

 

Aller vers l’aller, parmi le ciel et les rues montantes, loin dans un oubli de village, loin dans les quartiers obscurs du renoncement, seul, comme traversé par les espaces traversés, les temps où l’on se fond, étonné d’être infime, presque invisible, déjà inexistant, étonné d’être inexistant. C’est un paysage de paroles, un mouvement qui emporte, gonflant les poitrines par saccades. Chaque parcelle de cet enfermement est teintée d’horizon, d’échappées en falaises. Il faut inventer un trajet parmi les immobilités du jour, une possibilité d’aller. L’espace est ici recomposé dans le temps. La nuit rampe. Encore un rêve inhabitable, où circuler en pièces détachées. L’espace est détaché. Il part à la dérive, séparant l’actuel de l’immédiat. Des blocs de mémoire se dispersent en potentielles solitudes, aux quatre coins de la présence. Etre monde, foule, esprit, souffle, matière à rêver des consolidations, matière de la matière, sommeil profond. Un village se reforme ici, avec son plan, ses artères, son cœur bouillonnant. Des vies sont jetées dans le mouvement : toute une hérédité d’amours et de haines, des siècles de patience, pour agencer ce grand désordre.

 

 

La voisine, l’alcool de la rue, le bain des enfants sales, rien d’autre, finalement. Le village grandit, explose ses enceintes. Il appelle la vie, la retient, la détruit. Il devient flux, s’accroche au monde, en disperse les signes. C’est un grand poème vertical. Il faut monter, gagner vers le ciel ce qui est perdu des profondeurs de l’oubli. Le cœur se répand dans les faubourgs. Il irrigue les isolements, chasse les distances. Tout devient proche, intime. Tout coexiste et se côtoie dans une même langue, chantant d’improbables rencontres. De trop vivre, pourtant, sans jamais réguler la circulation de ses rêves, l’homme des grands passages se fabrique un exil intérieur. Il est proche du retrait, proche de lui-même, à l’infini. La ville s’endort, dans un hiver sans fin, animal sans fleuve, ni baptême.  La ville se réveille, au hasard de la nuit, dans un déclin d’or pâle, usée. 

 

 

Ignorant tout des mouvements de la matière et du recyclage des âmes, nous n’avons pas assez de hauteur pour mesurer les progrès du néant dans la chair des choses. Nous ignorons les programmations de l’être, élevé à la puissance du devenir. Tout juste peut-on percevoir l’activité industrieuse, qui fait vibrer toute forme dans son accélération. Une vague déplace tout ce qui nous soutient. Quelque chose change et nous change. Il faudrait se résoudre à un bonheur nomade, aller où le soleil guide notre paresse, nous alléger de tout ce qui ralentit notre course : devenirs, poèmes, cascades, attentes. Ce langage est bouillonnement, forme des ruisseaux, forme après la cascade. Il ruisselle vers les régions inoccupées, rafraîchit les heures orageuses de l’été, s’invente un nouveau cours. Il ouvre la succession des paysages et des idées. Il n’a ni visée, ni vision. Il roule, porté par mille accidents, mille impuissances, s’éloigne des lieux connus, sans savoir où revenir. 

 

 

La ville s’écrit dans ce plaisir là, se grave dans ses détours, se pille dans ses étonnements. Sa dérive est dessin, dépense, impossibilité des hommes à construire un silence. Elle fait ville, encombre les bars et les rues du quartier. Elle résiste au flux du changement, comme de lourds rochers dans le cours du ruisseau. C’est la forme d’une résistance, ivre de lenteur. L’esprit veut être le cosmos des sensations, la bibliothèque subtile qui se laisse traverser par le cours maîtrisé du changement. L’esprit rêve une discipline du chaos dans les travées du savoir, mais n’a cependant rien de tangible à opposer aux dislocations minérales, qui font couler la montagne, emportant toute vie, toute image, dans des profondeurs non cartographiées. Il ne plane pas sur nos existences, qu’il couronnerait de sa raison distante, comme si nulle catastrophe ne pouvait l’atteindre. Il lutte avec le chaos, se débat dans l’impermanence des concepts, l’érosion du langage. Il lutte avec la matière, les sentiments. Tout ce qui nous arrive le met en crise et l’on peut, au détour d’un discours, contempler de belles pensées en ruines, châteaux effondrés, qu’on visite avec un brin d’admiration, avant de passer son chemin.

 

 

L’intensité qui nous traverse, voilà ce qui nous tient debout. Voilà ce qui nous tient mondes, enlevés vers les hauteurs, sous les strates affairées de dizaines d’offices. Nous filons, vers le ciel, rejoindre nos emplois. Nous sommes les oubliés de la ligne et du point, traits, filaments, fulgurances passagères, droits, tellement droits, tellement rigides et mêmes, dans nos costumes bleu nuit. 

 

 

LA PERTE / Extrait 2

 

 

 

Il y a la brutalité des attirances, le sang de la beauté sèche. Aucun effet de retour dans la présence. Un visage apparaît dans les destructions, long texte qui se refuse, prêt à verser dans l’aveu, creusant ses rides, démaquillant ses cicatrices. Un geste suffirait à libérer l’emportement, la rage affranchie du sens, cette matière parlante, qui inonde, fertilise, érode, ce miroir des brillances, où vont s’éblouir les amoureux d’eux-mêmes. Dans l’attente d’un autre, il devient impossible de dire, promettre, espérer davantage. Nous subissons la volonté des formes qui nous entourent. Elles parlent à notre place, où nous sommes tombés, de cet éventrement qui nous tenait muets, dormeurs au bord de nos lèvres. Nous cherchons encore notre source.  Accrochés, décrochés, beaux pendus de la zone du rêve. Les mots vont, où nos paroles les portent. Ils caressent nos muscles froids, contournent nos présences dispersées. Ils sont le bruit de la rue, un moment coloré d’attente et de renoncement. 

 

 

Être là, de ce rêve, absorbé par un souffle dans les feuillages. Un enfant fait un miracle de sa baignade. L’avion trace un retard blanc dans le ciel de Juin. De nous, en dépit de nos agitations, rien. Aucun cri, aucun poème appris à l’école. Juste l’ennui, émietté dans l’abandon, un texte qui s’écrit de tout ce qui le traverse. Nous sommes sa réserve de faits. Dans l’émotion de notre seule présence, la naissance est défaite, vertige de défaite, chute primordiale. Devenir corps. Corps, écorce, pointe, ciel désossé de branchages, n’héritant d’aucun mystère. Fond terne des envies, voyage forcé, à rompre des ensembles. Nous voulons fuir ce calme séjour au creux des origines, d’où s’étoilent tant de sentiers ; fuir sans savoir où aller, sans avoir peur de ce qui nous bouleverse, de ce qui fait trembler nos certitudes. A partir de nous tout s’effondre. Nous, carrés, debout, monochromes, perdus comme des enfants. Nous, vieux de n’avoir rien oublié, précipités vers l’une ou l’autre rive. Rien ne réagit aux frôlements des existences jetées là, autour de nous, dans ce flux, où nous cherchons nos adresses, nos rues, nos silences, nos isolements.

 

 

Aucun foyer. Juste une caverne de draps, posée sur la montagne, un trou primordial, où ramper dans le sommeil, en oubliant cette humiliation anonyme de l’existence diminuée. Il y a bien ce flux sous la peau brune et le cœur masqué, cette lumière d’acier qui voudrait éclairer notre part insolite. A chacun sa part du désastre, un non-lieu de son enfance infinitésimale. Nos yeux disent le temps suspendu aux mirages, l’impatience du chercheur d’horizon, qui ne découvre jamais rien. Nos yeux disent l’amusement de n’avoir rien compris de tout ce qui s’effondre. Rien de ce qui s’effondre. Rien de ce qui demeure. Nous traversons les émerveillements de la jeunesse, sans abandonner le bercement de ses espoirs. Il nous faut avancer, libres et anxieux, vers des régions indifférentes, sans pour autant blanchir cette inquiétude noire, qui rend presque désirable une longue solitude. 

 

 

La jeunesse, nous ne la voulions pas. Elle nous a été jetée à la face. Il fallait s’en extraire  pour regretter ce qu’elle avait à nous offrir.  Elle ne fut jamais qu’un spectacle troublant, que tout venait corrompre. En s’éloignant de nous, elle s’incarnait dans de nouvelles frivolités, avec ses illuminations mensongères, ses profondeurs impromptues, aux détours d’une rue, à la terrasse d’un café, alanguie sur la verte pelouse du square Wilson, ou au bord de la Garonne. La jeunesse était une promesse de mort. Il suffisait de n’être jeune qu’une fois, de peupler le monde d’inachèvements, d‘incarner la grâce, pour quelques poètes, de précipiter vers le néant des cortèges d’utopies. Comment être ce qu’on devient, invariablement ? Que faire avec cette possibilité ? Nous n’accordions aucune valeur à nos présences. Il nous a fallu descendre dans nos corps, les habiter, remuer leurs ardeurs, les secouer comme les branches d’un arbre. Etre leur fruit, leur présent, leur Perte.

 

 

Parmi les champs infertiles, une forêt sort de nos bouches. Dans la forêt, le frisson noir d’épaules froissées. Dans l’horizon de l’épaule, un mur de coupes. Au premier sang, première gorgée, miel de félicité. Être homme. Homme, avant d’être enfant. Homme, avant d’être homme. Homme-forêt, perdu en lui-même, inconnu, comme tant de mondes. Nos cheminements premiers ne bénéficiaient d’aucune trace, d’aucune carte. La Perte et les scintillements du soleil, à travers les feuillages, n’indiquaient aucune direction. Pas de caillou blanc à jeter devant nous, pour renseigner nos pas des dangerosités du sol, où nous nous aventurions. Jeune homme au cheval noir, avalé par la nuit. Maudire celui qui, placé dans son œil, ose le déchiffrer. Tout ce qu’il voit devient visage. Il faut sonder les apparences, chercher les manifestations de la parenté. Retrouver l’autre en soi. D’être, l’âme s’est habillée de tout ce qui faisait corps, attendant son heure entre deux obscurités.Homme de multiples carnages, percé d’une haine harmonique. Homme-carnage, humain jusqu’à l’horreur d’être. Homme, tout simplement. 

 

 

La vie est bousculée dans les hallucinations de la porte d’or. C’est une jeunesse kiévienne. Trois coupoles. Deux perspectives opposées qui débouchent sur une même impossibilité. Un ami échappe à nos étreintes. Banc. Nuit. Adieux obscurs. Vient la longue marche décorporée derrière cet étranger que nous sommes à nous-même. Est-ce encore nous, ce fou qui parle toutes les langues, incapable de se souvenir de la sienne ? Pourquoi les définir ces choses qui nous traversent ? 

 

 

POESIC ANTHOLOGY / Love songs

Sous le titre POESIC ANTHOLOGY, j'ai réuni toutes les expériences spontanéistes faites entre 2000 et 2003. POESIC est le nom d'un duo que j'ai créé avec Jules Ellington, un musicien anglais qui vivait à Arles-sur-tech à la même époque que moi. POESIC est le versant spontanéiste et poétique de FUSIC, un groupe que Jules avait avec Andy Burchell, autre musicien anglais, qui explorait toutes les combinaisons possibles entre le jazz et l'electronique, en passant par le clic and cut et le spontanéisme. La toile de fond de ces enregistrements, ce fut le petit village pyrénéen d'Arles-sur-tech, où nous nous étions trouvés. J'y avais un atelier où j'exposais régulièrement. J'avais négocié avec la ville, la possibilité de créer un atelier communautaire et des résidences d'artistes. Ultima Ola (2000)  et Ultimatum (2001) ont réuni, sur des modes très différents de nombreux jeunes artistes. La tournure que prirent nos expériences nous orienta résolument vers le spontanéisme. Nous avons rejoué avec une certaine innocence, le grand jeu des avant-gardes. Une république spontanéiste fut créée. Nous sommes faits aussi de cela. Cette poésie a été un peu le sol de nos expériences artistiques.

Ces love songs sont le fruit de rencontres miraculeuses, rares, sous le soleil des Pyrénées. Chansons impromptues qui apparaissent au cours d'une soirée, sans avoir été annoncées, calculées, paramétrées. C'est la poésie de l'instant, le hasard imprévisible, l'accord de quelques fous de vie, réunis en séminaire dyonisiaque. Les trois dernières love songs nous font réentendre la voix profonde et enjouée de notre ami Anton Yakutovych, disparu depuis. Nous nous souvenons de lui avec émotion.

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1983 - 2001

la poésie rythme ma vie depuis longtemps. Ici vous trouverez quatre texte. Le premier "Il y a de la douleur dans la beauté", récrit de nombreuses fois entre 1985 et 2001 a servi de matière sonore à une composition acousmatique de Bérangère Maximin en 2001.

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POESIE
 
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POESIC ANTHOLOGY / Dialogues

Sous le titre POESIC ANTHOLOGY, j'ai réuni toutes les expériences spontanéistes faites entre 2000 et 2003. POESIC est le nom d'un duo que j'ai créé avec Jules Ellington, un musicien anglais qui vivait à Arles-sur-tech à la même époque que moi. POESIC est le versant spontanéiste et poétique de FUSIC, un groupe que Jules avait avec Andy Burchell, autre musicien anglais, qui explorait toutes les combinaisons possibles entre le jazz et l'electronique, en passant par le clic and cut et le spontanéisme. La toile de fond de ces enregistrements, ce fut le petit village pyrénéen d'Arles-sur-tech, où nous nous étions trouvés. J'y avais un atelier où j'exposais régulièrement. J'avais négocié avec la ville, la possibilité de créer un atelier communautaire et des résidences d'artistes. Ultima Ola (2000)  et Ultimatum (2001) ont réuni, sur des modes très différents de nombreux jeunes artistes. La tournure que prirent nos expériences nous orienta résolument vers le spontanéisme. Nous avons rejoué avec une certaine innocence, le grand jeu des avant-gardes. Une république spontanéiste fut créée. Nous sommes faits aussi de cela. Cette poésie a été un peu le sol de nos expériences artistiques. 

Avec ces dialogues, le plus souvent en langues imaginaires, nous avons développé des jeux de langage, et libéré une poésie spontanéiste. Ces jeux expérimentés collectivement lors du projet Ultimatum en 2001 ont nourri les délires sonores de POESIC durant l'année qui suivit. Les dialogues sont le fait d'une complicité travaillée aux soirs de nos fêtes amicales. C'est une matière inépuisable, reproductible et nous avons éprouvé son grand pouvoir de libération.

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