WOLKONSKY & MODERNO
Is there a life before death ?
Réflexions en faveur de l'Ecole du mouvement

 


“Ma méthode ou plutôt mon absence de méthode est ma vie.

De moins en moins j’interroge pour connaître. Je m’en

moque, je vis, j’interroge pour vivre.”

Georges Bataille

 

 

L’effet de toute crise est souvent de révéler de façon éclatante, les champs de force, la capacité d’agir des uns et des autres, la volonté de défendre des expériences en cours, etc... Dans la crise, une seule qualité s’avère nécessaire : la capacité d’initier du mouvement. Savoir se mouvoir, changer de point de vue, s’adapter à une situation qui évolue d’heure en heure, malgré la fatigue et la tension, échanger, vaincre. Dans ce type de situations, qui relèvent d’un auto-apprentissage permanent, l’immobilité n’est pas que l’aveu d’une impuissance : c’est une reddition pure et simple. Il y a ceux que le mouvement transforme, ceux qui se rendent utiles, ceux qui marchent et il y a les autres, ceux qui défendent des places, des positions fixes, rigides, des rapports hiérarchiques, des intérêts particuliers, un savoir faire qui ne repose que sur des expériences périmées.

 

Dans l’urgence, toute structure est une école à prendre, à bousculer, à investir, occuper. Il faut s’emparer de la crise comme un nouvel objet d’étude, interroger les usages, pervertir les outils de la connaissance. Il faut aménager l’espace social de la résistance, intégrer avec spontanéité un maximum de données organisationnelles. A la faveur des grands combats de notre temps, il faut comprendre aussi qu’il n’y a pas un temps pour l’art et un temps pour la vie ; un temps pour apprendre et un temps pour agir. Il n’y a qu’un seul temps : celui dans lequel je choisis de construire mon regard, celui dans lequel chaque situation, chaque crise nouvelle, chaque geste me renseigne sur le monde et sur moi-même.

 

Dans la crise, c’est une conception dynamique et critique de la transmission qui est expérimentée, sans que personne ne s’en rende vraiment compte. Ce qui est sûr, c’est que dans ce temps là, tout doit être aboli. La vie doit balayer les fondamentaux, les acquis, les certitudes, les habitudes, les facilités du quotidien, les soumissions et les automatismes… Qu’on ne me dise pas que les révoltés du présent n’apprennent rien du contexte troublé qui les révèle à eux-mêmes. Apprendre, c’est prendre, s’approprier le temps, l’espace, les idées, les formes, les appareils…

 

Des artistes de choc ont encore l’occasion de se révéler. Bien au-delà d’une simple inquiétude face à l’avenir, j’ai vu, dans la détermination des étudiants à sauver leurs Ecoles d’art, dans toute la France, la légitimation d’un mode de transmission qui leur est propre. Est une Ecole digne de ce nom celle qui investit dans la capacité d’émancipation de ses étudiants ; Celle qui les encourage à développer leur sens critique. Que veux-tu que je te dise ? Tu veux être vivant, fais ce que tu veux, mais donne-toi les moyens de construire ton regard, ta vie, ta liberté. Ne sous-traite pas tes désirs !

 

Il doit toujours y avoir un choix, y compris celui de ne pas voir, de ne pas entendre, de ne pas sentir. Au final, même la barbarie fait partie du choix. On ne peut jamais l’éliminer complètement. La barbarie commence avec de petites attaques insignifiantes, des petites étroitesses qui procèdent la plupart du temps d’une volonté de ne pas comprendre, de ne pas savoir. Elle se poursuit par des fermetures d’écoles, organise une demande d’ordre sur un terreau d’ignorance et nous conduit inévitablement vers le chaos, la terreur promise.

 

La pensée du mouvement a grandi dans un monde qui veut en finir avec l’éternité. Ce monde réclame toujours plus de souplesse, de rapidité, d’adaptation de notre part. Il réclame l’intelligence collective, mais il ne peut se nourrir indéfiniment de concepts.

 

L’intelligence collective doit s’éprouver elle-même dans l’action : une action régulière, dense, coordonnée, des attitudes généreuses qui inaugurent des possibles. Il faut pour cela une nouvelle génération de passeurs, plus jeunes, plus passionnés, plus généreux, plus ouverts, plus curieux aussi.

 

Je lance l’Ecole du mouvement.  Je ne détiens aucune vérité sur le mouvement. Je me contente de le désirer, de l’appeler. A chacun, s’il le désire aussi, de dessiner une méthode, de mettre au point des outils d’analyse, des outils de communication, des techniques de recherche, de collecter des données, de faire jouer à plein régime les complémentarités, d’apprendre à travailler en groupe, en réseau, avec l’autre, les autres, ceux qui sont près, ceux qui sont loin, ceux qu’on ne connaît pas. Tout est réuni pour nous permettre de passer à l’action (faire, expérimenter), mais aussi de savoir défaire (interroger le réel et se remettre en cause), de faire savoir (communiquer) et enfin, dans la phase projet, de tout mettre en oeuvre pour allier le savoir au pouvoir d’agir. Il n’y a pas d’autre moyen pour “libérer” des artistes et des citoyens de cette fatalité pesante qui rend toute chose impossible.

 

 

 1. INTRODUCTION A L’ANOMIE


“Dans les instants d’instabilité et de changements,

on devrait s’orienter plus que jamais vers

une stricte conception de la liberté.”

Raoul Haussman

 

Il y a un moment de chaque civilisation qui est celui de l’anomie. Or ce moment qui voit la loi et l’organisation s’effondrer sur elles-mêmes, ne se réduit pas à cette rare période de transition favorable aux idées nouvelles, rendue possible par l’affaiblissement d’un ordre dominant. Les révolutions, l’effervescence propre aux inter-règnes ou aux inter-systèmes, ne sont que les manifestations publiques de crises beaucoup plus intimes.

 

En réalité, chaque instant de la vie d’un homme porte en soi la promesse d’un bouleversement radical. Chaque situation nouvelle dissimule un potentiel d’inventions et de révoltes insoupçonnable. Chacun de nous est de tous temps prêt à changer le cours de sa vie, au gré d’un événement qui le fait basculer subitement du côté de la conscience. Une fois révélée l’étendue de nos possibles, tout nous est alors permis, y compris le désespoir. Ce miracle profane de la conscience est celui qui nous libère de la foi, parce qu’il est pure expérience. Il veut être partagé, mais il ne peut l’être que par UNE CONTAGION DE LIBERTE.

 

La société, qui veut se et nous prémunir de toute forme de crise, oppose une pseudo aventure collective (qui dissimule à peine une demande d’adhésion muette) à la seule aventure encore digne de ce nom - la libération individuelle. Elle occulte ainsi la possibilité d’autres formes de collectivités – par exemple, la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté - (Blanchot). Tout est ainsi fait pour enfermer l’individu dans une enfance qui l’éloigne durablement de toute participation active aux affaires de son temps, car il faut indéfiniment différer la crise de confiance, qui n’est jamais bien loin. L’ordre social dominant se nourrit d’une multitude d’abdications individuelles plus ou moins synchrones. Ces abdications, ces abandons de souveraineté ont pour fonction, dans la logique dominante, de créer de la stabilité.

 

La stabilité, sa fiction même, est, nous dit-on, nécessaire à notre “équilibre” au sein d’un corps social “pacifié”. Erigée en idéal de substitution, la stabilité tend à éterniser le présent dans un récit qui fige nos vies. Elle est en réalité symptomatique du caractère morbide de nos sociétés : Elimination du risque. Elimination de la douleur et de l’effort. Elimination du mouvement. Un choix permanent en faveur de l’immobilité et de l’anesthésie dans l’ environnement siliconné qui sert de décor à la fascination des images dirigeantes.

 

L’artiste est un élément moteur de la société, en ce sens qu’il a une conscience aiguë de son propre potentiel d’invention et de révolte. Il est une pure individualité car il réalise en lui l’état de crise qui ouvre le champ de ses possibles. Or son art recouvre nécessairement une communication de cet état de crise. Qu’il le veuille ou non, tout parle pour lui, de lui, de cette expérience, de ce miracle profane qu’il exprime par sa simple présence au monde. Cela suffit à faire de lui aux côtés du pédagogue, un“prescripteur de liberté”.

 

Pour mettre la société en mouvement, il faut créer des ambiances instables, des climats de rupture. Il faut être ambivalent, contradictoire. Il faut chasser tous les a priori, examiner tous les possibles d’une même forme, d’un même acte. Chaque moment de la vie doit être insurrectionnel, se charger de risques et d’intensités. La menace d’un effondrement doit être omniprésente. Ce malaise propre à la menace imminente doit être dépassé dans une vie éternellement réinventée, car rien n’est pire que l’habitude, ce capital confort des âmes pauvres.

 

La seule richesse, la seule contre-valeur, c’est le mouvement. L’homme doit se réconcilier avec la vie, le plaisir, la joie. Il doit exulter, vaincre ses peurs et ses angoisses accumulées. Il doit aimer sa liberté et la défendre comme sa vie.  La liberté n’est jamais acquise. Nos abandons la fragilisent. Elle peut nous être retirée. Elle nous est effectivement retirée quand nos peurs prennent le pas sur notre force de vie. La liberté exige enfin de nous, une veille et une garde. Elle réside elle-même dans le mouvement, autant que dans l’interrogation de ses propres limites.

 


2. ECONOMIE DE LA RUPTURE


“Que “ les choses continuent comme avant” :

voilà la catastrophe. Elle ne réside pas dans

ce qui va arriver, mais dans ce qui, dans

chaque situation, est donné.”

Walter Benjamin

 

 

La tradition et son cortège poussiéreux de fondamentaux, voilà l’unique catastrophe, car elle ne laisse aucune chance ni au renouvellement des audaces, ni à la possibilité même de nouvelles profanations. La célébration fige, elle est incompatible avec le mouvement, donc avec la vie.

 

L’émotion de l’art en tant qu’expérience réactualisée du sensible, ne peut jamais être vécue et transmise qu’au présent, c’est-à-dire dans la turbulence et l’instabilité qui sont des manifestations éclatantes de la vie. La vie ne réclame aucune couronne. Elle a ses failles, ses fragilités, ses révoltes. Elle ne fait pas oeuvre, elle est, tout simplement et dans sa passion irréductible du mouvement, elle s’offre à la critique, aux reconfigurations, aux repentirs et aux nouveaux départs.

 

Dans un mode de transmission traditionnel, on ne s’attaque jamais aux gloires que l’on célèbre. On vise toujours le consensus voire le plébiscite . Il est de mauvais ton de corriger la toile d’un maître ou l’énoncé d’un professeur de perspective. L’erreur est niée avec autorité. Se laisser intimider par l’étendue d’un savoir ou la perfection d’un faire, c’est déjà déposer les armes, se soumettre. Identifier, montrer la faille, s’y glisser, sonder la profondeur miraculeuse de l’erreur, voilà qui relève d’une pédagogie du mouvement c’est-à-dire d’une expérience de transmission critique qui soit aussi apprentissage de liberté. L’erreur en soi est respectable, dans la mesure ou chaque oeuvre, chaque situation, même réussie, est le fruit d’une erreur plus grande qu’elle-même.

 

Critiquer procède définitivement d’un choix amoureux en faveur de l’existence. Celui qui est en vie, donc celui qui accepte le changement et la critique, se réjouit de ses erreurs. Il ne les considère jamais comme des manques (d’intelligence, de moyens...) ou des pertes (de temps, d’énergie...) mais comme des réserves d’avenir, des possibilités de passage. Un mode de transmission fondé sur le mouvement n’offre aucune des sécurités d’une vision célébrante et patrimoniale : c’est à l’instar de la vie, une prise de risque permanente.

 

Célébrer une oeuvre, c’est collaborer à sa destruction, c’est lui donner une valeur qui la fige, qui la réifie. Sans valeur, l’œuvre vivante est plus légère, elle se prête au mouvement de la critique et conserve intact son potentiel de combativité et de résistance. Elle ne se range ni du côté des vainqueurs, ni du côté des vaincus, parce qu’elle manifeste, dans sa plasticité, le combat même. L’œuvre vivante nous informe que le combat n’est pas terminé et qu’il ne le sera probablement pas tant que la vie restera attachée à ce qui la manifeste.

 

Ne sont vivantes que les oeuvres que j’interroge. Ma capacité d’interroger, c’est précisément ce qui les maintient en vie, ce qui les met en mouvement. La transmission critique fait appel à cette qualité, à cette intensité du regard qui maintient l’art du côté de l’expérience vécue. Les oeuvres de tous temps deviennent actuelles si je les interroge, et elles le restent si j’admets la possibilité d’un regard plus perçant que le mien. Ainsi l’art demeure ce “jeu entre les hommes de toutes les époques”, ce dialogue ininterrompu, cette partie que la volonté de jouir veut faire durer indéfiniment, sans vainqueur ni vaincu, ce continuum vital, étranger à toute tradition. Ce jeu, cette partie d’échec, dont parle Duchamp n’oppose pas des vivants à des morts ou des maîtres embaumés à des embryons d’artistes futurs. Dans la temporalité singulière du jeu, il n’ y a que des vivants. Voilà ce que nous dit Duchamp.

 

Pour l’homme de la transmission patrimoniale et célébrante, cela change considérablement le regard porté sur une oeuvre de savoir son créateur vivant ou mort. C’est mort, donc c’est cher. Ca a une valeur, donc c’est indiscutable. Le mouvement est une contre-valeur, dans la mesure où tant que c’est vivant, tant que çà bouge, c’est discutable, donc ça n’a pas de prix. Le poisson, avant d’être pêché n’a aucune valeur. Le tableau, tant qu’il n’est pas fini, ne vaut pas plus cher qu’un poisson dans l’eau. Or cette “gratuité” de l’oeuvre vivante, c’est-à-dire de l’oeuvre en train de se faire, c’est sans doute la contre-valeur ou l’anti-valeur par excellence.

 

Le prix à payer pour l’artiste en mouvement, c’est justement d’assumer un capital d’anti-valeur qui ne lui rapporte rien sinon la sensation gourmande de vivre et d’espérer. Voilà sans doute pourquoi les artistes - ceux qui refusent d’être en affaire avec la mort - ne peuvent en aucun cas gagner leur vie, c’est-à-dire “vivre de leur art”. Remarquez d’ailleurs derrière cette expression anodine, la suggestion d’une transfusion proprement vampirique : Ils ont consommé cette énergie vitale qui résidait dans leur oeuvre. Ils s’en sont abreuvés jusqu’à la dernière goutte. Ils sont vivants, mais leur art est bien mort.

 

L’économie de la rupture, c’est un coup décisif qui met en échec la catastrophe de notre célébration annoncée. Le coup ne peut être dévoilé entièrement. Il suffit de dire qu’il ouvre le champ de la contre-valeur, un terrain pour des jeux sans règles, un échiquier dont le nombre de cases est illimité. Ce qui est donné, dans chaque situation, dans chaque oeuvre, c’est ce qui est périssable, ce sont les ferments de la valeur. Nous nous attacherons précisément, dans la perspective du mouvement, aux imprévus de la contre-valeur, à tout ce qui maintient chaque situation, chaque oeuvre dans sa contre-forme éclatante c’est-à-dire dans l’état d’inachèvement où nous l’espérons.

 

 

3. ELOGE DE LA TRAHISON


“On ne peut faire honnêtement le travail de traduction

que si on est profondément infidèle au texte et cette

infidélité est constitutionnelle, vous n’avez pas

besoin de décider d’être infidèle, vous le serez,

que vous le vouliez ou non.” Paolo Fabbri

 

 

La tradition met en question notre capacité de mouvement. Si nous sommes tentés de refuser son héritage, c’est parce que nous y voyons une certaine pesanteur. Avec la tradition, il n’est question que de continuité : continuité sans heurts d’un mouvement amorcé dans une situation précédente pour résoudre des problèmes qui ne sont déjà plus les nôtres, parce que la situation a changé, parce que le monde n’est déjà plus le même.

 

La tradition ne se préoccupe que de sa propre mémoire des expériences vécues et tente d’assurer la continuité de son système en faisant valoir son catalogue de formes : Elle nous invite en quelque sorte à la paresse, puisqu’elle nous dissuade d’interroger la situation présente avec nos propres ressources, c’est à dire en créant nos propres dispositifs. La tradition est avant tout la traduction du présent dans le texte du passé et c’est en cela précisément qu’elle nous fige.

 

La tradition, c’est la mort qui a peur de la mort. Les différents éléments qui constituent son assemblage, en vertu de leur plasticité propre, peuvent étrangement se laisser traduire dans le langage du mouvement, mais à la condition d’être eux-mêmes substantiellement trahis, découpés, déformés. Ils doivent pour ce faire devenir la matière inerte et démembrée qu’une volonté de rupture va recomposer dans une nouvelle langue, pour alimenter de nouveaux textes. La tradition ne devrait jamais compromettre la dynamique de ce qui advient. Dans l’hypothèse de son rejet, elle ne disparaît pas. Elle ne se transforme pas : elle est transformée.

 

Il y a une « grande » tradition qui se confond avec l’idée de culture. A la continuité intimidante de ses savoirs, s’oppose la « petite » tradition de la rupture, qui est discontinue. L’une ralentit et éternise, l’autre rajeunit et met en mouvement. La “grande” tradition veut se laisser poursuivre, alors que le poids de ses oeuvres la condamne à n’être qu’un repère dans le temps et dans l’espace. La “petite” tradition de la rupture n’a pas de repères. Elle ne se laisse jamais fixer en un point quelconque de son propre voyage. Elle est le voyage dans son principe même. Elle s’écrit toujours au présent, ne laisse aucune trace et  ne s’embarrasse d’aucun acquis.

 

Pour que le mouvement succède au mouvement, la langue de la rupture doit accepter d’être bousculée, déconstruite, réarticulée autrement. Elle doit devenir un “clic and cut” indéchiffrable qui module son architecture syncopée sur des pistes multiples. Il n’est plus question uniquement de “flow” ou de continuum, car il s’agit  de prendre la mesure du chaos. Il n’y a donc pas plus d’acquis que de promesses de continuité : Il ne peut y en avoir. Il n’y a que le désir de vivre qui nous incite à repousser les limites du terrain de jeu, à forcer les règles, à tester leur résistance, bref, à décider souverainement de ce qui mérite d’être accompli dans le présent.

 

Nous habitons la traduction. Nous sommes traduits en mouvement, et c’est ainsi que nous changeons les formes de la conversation. Nous ne pouvons être traduits dans le mouvement qu’à la condition d’être infidèles à nous-mêmes et aux autres, car chaque seconde de notre existence porte un germe d’immobilité qui suffit à nous perdre. L’extension du domaine de la vie est rigoureusement étrangère à l’idée d’éternité. La catastrophe, c’est l’éternité. Il faut donc trahir, se trahir. C’est l’une des conditions du mouvement.

 

 

4. PROUVER LE MOUVEMENT EN MARCHANT


“Le mot expérimental peut convenir, pourvu qu’on le comprenne

comme désignant non pas un acte destiné à être jugé en termes

de succès ou d’échec, mais simplement un acte

dont l’issue est inconnue.” John Cage

 

Le mouvement ne peut se prouver qu’en marchant. (en marchant dans les deux sens du terme : en avançant et en montrant que ça fonctionne) Il est avant tout l’expérience d’un trajet dont le terme est indéterminé : Un voyage au cours duquel tout deviendra aliment : nous nous attacherons en effet à trouver dans chaque chose le moyen qui nous permettra de la connaître et d’agir sur elle. Et cette connaissance transitoire des choses rencontrées donnera un sens, une direction à notre voyage.

 

L’expérience du mouvement ne se repose pas sur un “savoir sentir”. C’est précisément ce “savoir sentir” qui la tient en éveil, qui lui permet de transformer les données inertes dont elle s’empare pour en faire quelque chose de vivant, de sensible. Le mouvement se prouve en montrant que ça fonctionne, qu’il y a transformation dans l’ordre de la sensation, qu’un art nouveau peut s’y originer. Il y a unité fonctionnelle du mouvement tant que cela bouge, tant que l’analyse et la synthèse se construisent, se déconstruisent, se reconstruisent, tant que la manifestation complète de l’être reste une simple hypothèse de travail.

 

L’expérience est un moyen de transport, c’est aussi un instrument de mesure qui nous permet d’évaluer les conditions culturelles de sa traduction dans les unités sociales plus ou moins statiques que nous traversons.

 

Le mouvement recherche un souffle, son propre souffle. Il peut concevoir que son voyage soit la résultante de déviations multiples, mais à la condition de s’être préalablement nourri de ce qui l’éloigne de son itinéraire initial. Il s’approprie alors intimement le nouvel objet de son voyage et s’enrichit de nouveaux horizons. Mais c’est toujours son souffle qui règle sa marche et nul ne peut le contraindre à régler sa marche sur le souffle d’un autre voyageur.

 

Expérience : le mot vient du latin experiri, qui a la même racine que periculum, qui signifie essai, péril, danger. L’expérience du mouvement, c’est la tentative de conjurer l’immobilité de la mort. C’est à proprement parler “essayer de vivre”, vivre donc. Cette tentative comporte nécessairement sa part de risque. La mort ne prend pas de risque. La vie les cumule tous. Le risque principal, c’est changer de point de vue.

 

A chaque pas, le monde s’offre au regard et à la conscience sous un jour nouveau. A mi-chemin de notre randonnée initiatique, le monde ne nous apparaît pas comme insaisissable : nous renonçons plutôt à le saisir parce que nous percevons qu’il est   mouvement dans notre galaxie. Nous faisons l’expérience de ce renoncement, dans lequel s’origine peut être la motivation de notre propre mouvement.

 

Nous devons notre capacité de figer les choses à une sorte de prédisposition morbide. Seul un mort peut regarder les choses qui l’entourent dans leur fixité, comme si elles étaient rivées au sol. Le danger suprême, c’est de n’avoir plus de prise sur le réel, sur ces choses que l’on observe dans le mouvement. Mais est-ce vraiment un danger si les prises en question se révèlent illusoires ?

 

Dans le mouvement, l’observateur, la chose ou le fait observé ne sont plus d’un bloc, inertes, froidement discernables et descriptibles : L’observateur, la chose ou le fait observé retrouvent dans le mouvement leur complexité native : Ce sont des processus et non des choses. Ce sont des devenirs en puissance.

 

Dans une société où la valeur se fonde sur une certaine pauvreté en expérience (Benjamin), le vrai danger pour les forces dominantes, ce sont ces devenirs en puissance, parce qu’on ne peut pas en faire le tour, parce que leurs qualités ne sont pas énumérables, parce qu’on peut difficilement leur apposer une étiquette ou leur coller un prix : même une observation prolongée ne saurait nous garantir d’avoir définitivement “cerné” notre sujet. Cessons donc de considérer comme des choses ce qui n’est que processus et relisons notre participation au monde à la lumière de cet environnement instable, saturé de risques et merveilleusement respirable que nous offre l’expérience du mouvement.

 

Prouver le mouvement en marchant, c’est donc n’accorder aucun crédit aux monuments, images, et autres formes patrimoniales achevées, bref, à toutes les figures rassurantes et anesthésiantes de la valeur immobile. C’est préférer à tout ce fatras intimidant de richesses marchandes (qui font la pauvreté d’expérience), la contre-valeur du processus qui nous enseigne non plus ce qu’un phénomène a été et combien il est respectable, mais la façon dont il est devenu ce qu’il est, sa manière d’advenir. C’est accepter enfin que rien ne soit jamais circonscrit, autrement dit vivre avec la possibilité qu’un regard inédit puisse toujours se poser sur le monde, et ainsi même le maintenir du côté de la vie.

 

 

5. TRAJECTOIRE ET TRANSFORMATION


“Toute forme vivante est une forme en devenir.”

Jean Didier Vincent

 

Le mouvement tel que nous l’envisageons est donc transformation et non pas simple déplacement. Se déplacer, c’est changer de place, d’emplacement. Tandis que se transformer, c’est renoncer à l’occupation d’une place particulière, même éphémère, même transitoire. Se transformer, plus encore que passer d’une forme à une autre, c’est advenir, survenir, devenir. Il y a donc deux dimensions du mouvement. La trajectoire (kinésis) et la transformation (métabolè). La trajectoire, c’est un simple déplacement dans le temps et l’espace, entre deux points, c’est un fragment de vie qui, en soi, ne modifie pas le voyageur. Un simple déplacement ne transforme rien, ni personne. Dans le détail de ce mouvement qui n’en est pas un, il n’y a que des immobilités. C’est l’illusion dans laquelle se complaît généralement l’homme qui se trompe de voyage : il croit bouger alors qu’en définitive, il ne fait que délocaliser son immobilité tout au long de sa trajectoire. Dans cette dimension du mouvement, il n’y a souvent pas même l’amorce d’un voyage intérieur. Il y a un simple déplacement physique, dans lequel le voyage est vécu sur un mode exotique, sans qu’aucune certitude ne soit remise en cause. C’est un petit luxe inoffensif, une autre manière de ne rien changer, de camper sur des positions inamovibles.

 

La transformation (métabolè), voilà un vrai voyage qui n’est plus indexé sur des unités de lieux ou de temps. La transformation va plus loin. C’est un processus dans lequel la vie fait l’expérience de la rupture : elle abandonne une forme pour une autre, elle renouvelle toutes ses cellules, elle advient, elle survient, elle devient. Dans la dynamique de la transformation, tout change, rien ne peut plus être pareil. Il n’est plus nécessaire de se déplacer, puisqu’il n’y a plus de place où se tenir durablement. Il y a un temps et un lieu nouveaux, totalement déracinés, une situation nouvelle qu’il convient d’explorer, que je transforme et qui me transforme. Aucune raison de s’attarder, ni de fuir : La situation suivante est déjà là et le monde est totalement changé dans ce bref intervalle qui me sépare encore d’elle, moi compris.

 

Le voyageur de la transformation est à la fois passager et passeur. Il est transporté par le mouvement, mais aussi porté par sa propre révolte contre le caractère prétendument immuable des choses. Son expérience sensible ne lui donne à percevoir que de l’impermanent et du transitoire. L’immuable menace autant sa liberté que le rythme de ses réformes. Au delà de la trajectoire qui ne change rien, la transformation, c’est avant tout l’expérience de la mobilité. La transformation n’est pas elle-même décomposable en un certain nombre de formes préétablies et tenaces, dont on puisse dresser le catalogue. Les formes elles-mêmes se déforment et se transforment. Elles n’échappent pas à la grande valse du mouvement. Le temps change tout dans l’univers : en toute chose, à un état succède nécessairement un autre état ; il n’est rien qui reste semblable à soi-même : tout se transforme, la nature modifie tout et oblige tout à changer. (Lucrèce)

 

L’expérience du mouvement conditionne notre être au monde, notre relation au réel. Sans cette économie de la rupture qui est transformation des choses et des êtres en processus, le réel sera fantasmé sous la forme d’une continuité rassurante, fertile en illusions de toutes sortes. Notre perception sera d’autant plus déformée que la fiction d’un environnement stable nous imposera sa protection abusive. De quoi cette fiction peut-elle nous protéger? de nous-mêmes ? de la vie ? On ne construit rien sur de telles fictions. On se déréalise.

 

Le mouvement pour le mouvement que Peter Sloterdijk appelle “utopie cinétique” est le symptôme d’une mobilité qui tient davantage de la fuite que du mouvement, caractéristique de notre temps : on s’y enivre d’informations contradictoires, on passe d’un sujet à l’autre avec une aisance suspecte. On fait l’éloge de la vitesse, on survole indistinctement des cités, des destins, des problèmes de société. On veut tout toucher sans rien pénétrer. On “va de l’avant”. On court après les derniers perfectionnements techniques de nos prothèses sans prendre la mesure véritable de leur influence sur notre liberté de mouvement. Notre vie entière devient un éloge de la caresse, tandis que l’on renonce à des étreintes plus profondes. Le mouvement est curieusement absent de cette frénésie multidirectionnelle. Il n’y a qu’une orgie de positions, une capacité vertigineuse de se repositionner sans fin qui est largement célébrée dans le culte actuel de la performance.

 

L’ultra-performance, c’est cette illusion d’ubiquïté qui équivaut à se montrer partout sans être jamais nulle-part. C’est une position vide qui exclut toute capacité de transformation, donc toute forme de mouvement authentique. Le plus gênant, dans l’hystérie cinétique, c’est qu’elle tend à soustraire notre expérience sensible des choses à toute interrogation critique, puisqu’elle ne nous laisse pas le temps de prendre la mesure des situations vécues. En empêchant un retour sur les états de conscience traversés, elle impose une indifférenciation, voire un nivellement de ses pseudo-expériences. Elle nous relègue à la surface des choses et délimite ainsi une sorte de maîtrise de la profondeur dont elle nous exclut.

 

Notre expérience du monde dans ce contexte, devient une expérience de la glisse. Le peu de prise que nous conservons sur le réel ne nous permet plus alors d’agir efficacement sur lui. Nous ne parvenons plus à soustraire les choses à leur immobilité originelle. Comment mettre le mouvement en mouvement ? Il faut rompre avec l’ “utopie cinétique” qui dissimule son projet immobile, c’est-à-dire en évitant de se dissoudre dans la frénésie d’un monde sans projet. Ce qui est plus que jamais nécessaire, c’est de se recentrer sur des motivations nouvelles.

 

La motivation, en tant que processus, appartient au champ de la contrevaleur. Elle n’est pas monnayable. Motiver, c’est mettre en mouvement. Jean Toussaint Desanti rapporte l’anecdote suivante, dans une de ses conférences : “Nous étions au café avec Picasso. Picasso prend un crayon à papier, il se tourne vers moi et me dit : “Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que tu vois là ? - Un crayon, répondis-je. Aussitôt il le retourne et me le colle contre l’oeil, heureusement du côté sans pointe. - Et maintenant ? Qu’est-ce que tu vois ? Qu’est-ce que c’est ? - je vois une tâche. Une tâche de couleur.” Alors il reprend son crayon, il se met à le faire tourner très très vite dans ses mains, si bien que je vois un tourbillon de lignes. “Et maintenant ? - Je vois un tourbillon. – Eh bien, méfie-toi, me dit alors Picasso. Parce que si tu tiens ensemble le crayon, la tâche colorée et le mouvement, tu risques de devenir peintre. Ce qui n’est pas une petite affaire. Car le problème, figure-toi, est de créer le geste qui met en mouvement. Et ce n’est jamais le même.” Ce geste qui met en mouvement est précisément celui qui permet de voir un même objet sous trois formes distinctes, et qui, à défaut d’aboutir à la production de visibilités marchandes, me change au point de faire de moi un peintre. Après cela rien n’est plus pareil. L’objet s’est transformé, mon regard s’est transformé, je me suis transformé. Nous sommes au coeur de l’expérience du mouvement, par laquelle nous nous réapproprions le monde. Notre sensibilité doit s’éveiller à l’étude du mouvement et devenir cet instrument nous permettant de transmettre quelque-chose des émotions qui nous traversent.

 

Nous devons nourrir le monde de nos expériences par l’expression de nos émotions : mouvoir et émouvoir : deux forces qui mettent en mouvement et qui se traduisent en gestes moteurs, par l’intermédiaire du langage qui est lui-même véhicule.

 

 

6. LANGAGE DU MOUVEMENT


“Les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde.”

Ludwig Wittgenstein

“Le langage est une erreur de l’humanité”

Marcel Duchamp

 

Dans le langage, tout ce qui est nommé est mort pour le mouvement. C’est une des raisons pour lesquelles, nous nous intéressons au verbe : il met la phrase en mouvement, il l’entraîne, la fait voyager. Tant qu’elle “voyage” (verbe) elle n’est pas encore réduite au petit souvenir de “voyage” (nom), c’est-à-dire à ce diaporama qui retrace image par image ou mot pour mot un trajet achevé dans le langage.

 

Le langage du mouvement n’a rien avoir non plus avec la place, le placement, l’emplacement, le déplacement. Il se moque de la construction. Il trahit les mots qu’il emploie, il les assemble dans des séquences plus ou moins tronquées. Il a recours au néologisme, à l’onomatopée, à l’anglicisme. Il détourne, retourne, forge. Il ne se contente pas d’employer (pour ne pas dire rétribuer) des mots dictionnarisés : il les réactive et les débauche, autrement dit, il les fait basculer dans le champ de la contre-valeur. Enfin il fait subir à sa phrase tous les outrages possibles en s’évertuant de n’être jamais attendu par un point final au détour d’un complément d’objet direct.

 

Nous devons donc interroger le monde qui nous entoure en accordant notre langage au mouvement que nous reconnaissons dans les choses. Comme le suggère François Laplantine, “alors que la proposition “l’arbre est vert” n’est liée qu’à une attribution - la fixation définitionnelle d’un attribut -, dans la réalité de la perception, on est beaucoup plus attentif au fait que l’arbre n’est pas vert, mais verdit ou encore que la jeune fille émue n’est pas rouge mais rougit. Verdoyer, rougir, c’est reconnaître que les couleurs sont en mouvement et que le réel est en perpétuelle vibration.” Ce qui est en mouvement dans la vie peut le rester dans la pensée et le langage. Ainsi ce qui verdoye dans la nature veut aussi verdoyer dans l’esprit.

 

La réification commence dans le langage. On a vite fait de figer le monde. Mais il n’est pas question ici d’une rectification du langage dans la perspective du mouvement. Il s’agit de souligner que cette réification à l’oeuvre dans le langage procède, la plupart du temps, d’un défaut d’observation et de perception. Si l’on parle d’un fleuve, à quoi s’attache-t’on ? A cette entité géographique délimitée dans l’espace, nommée, éternisée? Ce qui importe, c’est que quelque chose s’écoule maintenant, grossisse ou s’amenuise. A l’inverse, il y a des mers que l’on s’obstine à appeler de ce nom et qui pourtant ne désignent plus que des déserts. Pourquoi faire vivre dans le langage ce qui est mort pour le monde ?

 

D’autres formes de mouvement sont à l’oeuvre dans les déserts d’aujourd’hui, comme cette lente reconfiguration des dunes qui laisse entendre un chant étrange, un chant qui lui-même met en mouvement celui qui l’écoute. Et puis il y a tout ce qui est en train d’advenir. Tout ce qui “prend le train” dans notre langue française. En anglais, les formes gérondives sont là pour exprimer les actions en train de se faire. Trying, looking, walking : des processus sont à l’oeuvre et nous cherchons à les exprimer. A défaut d’avoir un terme défini, ils font valoir leur espace spécifique, à l’intérieur duquel autre chose peut se produire. Dans le train de la pensée, quelque chose vient, me traverse, passe ou persiste. Il n’y a jamais un mouvement dans le langage, mais plusieurs, parfois contradictoires. Ce qui fait la richesse de notre expression, c’est la variété de nos mouvements.

 

Notre manière de nous mouvoir entre dans la composition de notre langage. Car nous avons notre arsenal expressif de gestes et d’attitudes pour traverser un espace, affronter le réel, séduire, bref pour déjouer les ruses de l’habitude. Il suffit de renoncer à chercher des analogies entre les différentes séquences de notre vie. La lumière des événements passés brille d’un éclat suspect. Elle n’éclaire pas notre présent. Elle tente au contraire de nous ramener à des simulacres en faisant valoir le jeu de ses “figures”. Chaque situation est entièrement nouvelle. Il nous faut aborder chaque instant de notre vie comme une occasion unique, une occasion de nous mouvoir dans le temps indéterminé de l’expérience.


La partition de nos mouvements raconte une histoire qui parle de nous. C’est une phrase qui avance vers son terme inéluctable, dont l’intensité ne se relâche que rarement, une phrase qui surprend toujours son lecteur au moment où il s’y attend le moins, une phrase qui le met en mouvement parce qu’elle le touche au plus profond de sa sensibilité.

 

  

7. LE GESTE QUI MET EN MOUVEMENT


“L’acte réussi ouvre la voie au torrent de vie.

L’obstacle et l’echec le contrecarrent

et le repoussent vers les voies ouvertes

par l’expérience.” Céleste Freinet

 

Rien ne s’écrit dans l’immobilité de la mort. L’enjeu du mouvement, ce n’est pas l’histoire, c’est la réalité présente de ce qui est en train de se vivre. Le présent n’attend certes aucun mouvement, mais c’est à nous d’imposer un style au mouvement qui transforme le présent. Le geste nous appartient, comme nous appartiennent son économie magique et la maîtrise opérationnelle des fantasmes qu’il ne manque pas de susciter.

 

Le mouvement est essentiellement réalisateur. Entre le possible et sa réalisation, il fait jouer des rapports de ressemblance, il détermine un trajet entre des possibles, il projette, il choisit, il risque. La décision lui appartient et n’appartient qu’à lui. En exerçant son pouvoir, c’est-à-dire en assumant l’entière responsabilité de ce qui advient, il traduit un possible en processus, c’est-à-dire qu’il le fait lentement passer du côté de l’existence. Au virtuel est soustrait une hypothèse qui soudain tend à se réaliser dans le processus de son émergence. Le virtuel demeure une sorte de réserve de réalité, disponible à toutes les actualisations possibles, y compris à la possibilité ultérieure d’un “changement de nature” (Bergson, Deleuze).

 

La réalité, qui n’est rien d’autre que ce que nous faisons ensemble (Marx) est écrite par la communauté du mouvement, puisque la communauté de la tradition s’est exclue dès le départ de tout projet d’écriture. Seule la communauté du mouvement a vocation de débattre de ce qui est réalisable. La communauté de la tradition n’a qu’un seul pouvoir : celui de retarder, de ralentir, de peser sur ce qu’elle ne peut définitivement pas empêcher, compte tenu de l’amenuisement de ses propres facultés vitales.

 

L’écriture de la réalité se fonde sur un discours qui est lui-même mouvement. Mouvement d’idées, mouvement d’énergies, de volontés, mouvement de désirs. La volonté de jouir est l’appareil par lequel la communauté du mouvement accède à l’écriture de la réalité. Elle procède d’une intensité mesurable à son investissement dans les contre-valeurs. La conscience en mouvement crée une image virtuelle de la réalité qu’elle projette sur le monde. Puis elle observe. De cette interaction subtile entre ce qu’elle observe et ce qu’elle projette, elle puise des éléments qui déterminent son orientation. C’est sa manière à elle de limiter le risque inhérent à toute oeuvre.

 

L’observation est un épisode essentiel de la “réalisation”, dans la mesure où, dans la perspective du mouvement, la réalité physique pourrait bien être relative et sujette à se modifier sous l’effet même de la présence de l’observateur, voire même par l’intentionnalité de l’observation. La temporalité de l’observation relève d’un dialogue muet entre l’observateur et la chose observée, autrement dit d’un processus dans lequel nul ne peut tenir indéfiniment sur ses positions de départ. Il y a forcément transformation de part et d’autre, échange non pas de positions mais de formes. Quelque chose se passe qui précède la réalisation, qui la fait mûrir pour libérer du réel.

 

D’une certaine manière, le théâtre de la réalisation met en scène une tragédie avec ses principes d’exclusion et de damnation. Tout n’est pas réalisable. Le rêve d’éternité de la tradition n’est pas réalisable dans la perspective du mouvement. Réciproquement toute forme de mouvement est bannie dans le trompe-l'oeil de la tradition. Si la réalité procède de notre volonté de jouir, cela montre qu’elle est elle-même un devenir et ce devenir appelle un processus d’interprétation qui nous revient. Nous devons interpréter la réalité qui advient. Notre interprétation est le seul moyen que nous ayons de nous en rendre maîtres. Notre volonté de jouir comprend la réalité comme une “préforme de la vie” (Nietzsche), préforme dont nous nous engageons à interpréter les transformations à venir en les accordant à notre désir de mouvement.

 

Il n’y a de construction de la réalité que dans le mouvement. En tant que processus de construction, la réalité échappe à l’assignation d’une valeur. Nous pouvons donc la polir jusqu’à ce qu’elle devienne insolite (Joseph Roth) Il ne s’agit pas de la purifier, mais plutôt d’en faire le lieu central de notre collaboration interprétative avec la vie. La réalité, production du mouvement, n’est pas substance mais événement. C’est une manière de voyager sans jamais se préoccuper du retour. C’est aussi le mystère que véhicule un corps en mouvement et un esprit qui parle, car en définitive, la réalité nous ressemble étrangement : elle ne tient pas en place.

 

 

8. TRANSMISSION CRITIQUE ET GROUPE MOTEUR


“ Nous rendons nos enfants bêtes parce que nous réprimons

brutalement toute tentative d’émancipation. Mais nous

sommes excusables, car notre but n’est point d’éduquer

nos enfants ni de les rendre intelligents, mais seulement

de les dresser à subir et accepter, à désirer même la loi

du troupeau et de la servitude.” Célestin Freinet

 

Nous avons donc une influence déterminante sur le monde qui nous entoure puisque nous sommes en mesure d’écrire l’épisode à venir. Encore faut-il que nous ayons conscience de cette influence et de ce talent. La transmission est une des conditions du mouvement. C’est une conspiration de la vie : Pas de transmission, pas de mouvement.

 

Il s’agit de rompre tous les liens qui relient l’homme à sa condition immobile. Il s’agit de lui ouvrir l’horizon d’un voyage sensible à travers l’expérience du désir. Car seul le désir peut le mettre en mouvement. En ce sens, l’éveil de ses désirs est une aide à la vie dont dépend son développement physique, intellectuel, émotionnel, social. Le mouvement ne lui est pas imposé comme une nécessité vitale. Il doit en être l’unique créateur. Il doit concevoir son propre moteur et ainsi adapter son environnement, son savoir, son temps, à son voyage interne.

 

Ce voyage interne a sa lointaine origine dans les explorations passionnées de l’enfance, époque où se construit le langage. Avec le langage se construisent son identité et ses premiers mouvements vers l’autre. Cependant l’expérience de l’intégration dans une société qui renonce à l’intelligence en faveur de “la loi du troupeau” ne lui est d’aucune utilité dans son voyage, si ce n’est qu’elle lui fournit un motif de fuir l’immobilité comme sa propre mort. Ce n’est que parce qu’il a préalablement fait et rejeté l’expérience de la stabilité au milieu du troupeau, qu’il accepte enfin le risque de vivre. A la première question qu’il se pose, il bascule dans le voyage. Son expérience de l’intégration ne lui offrait que des réponses et il n’a que faire des réponses. En se posant des questions, l’homme du mouvement apprend à désobéir et surtout à se désobéir. Avec la désobéissance, il apprend la liberté et l’initiative. Il devient créateur de contre-valeurs parce qu’il prouve le mouvement en marchant et sa marche n’a pas de prix.

 

Le but de la transmission critique, c’est d’aider l’homme du mouvement dans les divers processus de son développement. Il doit consolider ses énergies, renforcer ses facultés, déployer ses intérêts. Le seul but à atteindre est de ne jamais rester en place, ce qui est le plus sûr moyen pour lui de donner forme à ses désirs dans tous les domaines de la vie. On ne peut greffer une imagination à l’homme du mouvement car il est depuis longtemps entraîné à trouver son style propre, à libérer l’expression créative de son imaginaire. La transmission critique passe donc nécessairement par l’éveil et l’étonnement.

 

Dans la transmission critique, le processus est plus important que ce qui en résulte. La situation de transmission est dédiée à la rencontre : Rencontre du voyageur et du passeur, mais aussi rencontre du voyageur et de son voyage, du passeur et du passage. Dans cette rencontre, les rôles sont circonstanciels et interchangeables : Le passeur est lui-même un voyageur. Le voyageur est inévitablement promis à l’expérience du passage et de la transmission. L’important est que ni l’un, ni l’autre, ne se décident à isoler des images ou des mots qui voudraient témoigner, sur un mode fatalement déceptif, d’un voyage qu’ils contribueraient ainsi à fixer, donc à stopper. C’est le processus qui prime et il ne peut se manifester dans des productions – qui échapperaient fatalement au champ de la contre-valeur – sans compromettre son existence en tant que devenir.

 

Ce qui fait oeuvre, c’est la liberté du sujet qui est en train de se construire. Il ne serait pas digne qu’un passeur revendique des droits sur cette oeuvre - là. Ce n’est pas la sienne. Le voyageur fait de sa vie, l’oeuvre de son voyage, autrement dit, sa vie est soustraite à la valeur immobile et c’est dans cette soustraction que réside sa liberté.

 

Avec le résultat, la transmission critique réfute toute certitude, toute pause dans le voyage, ce qui n’exclut pas une certaine possibilité de contemplation. Là encore, il est possible de distinguer la contemplation immobile, qui procède, à l’instar des philosophies orientales, d’un ralentissement des fonctions vitales, et la contemplation mouvante de celui qui se cherche un nouvel horizon. Sur le plan intérieur, cette dernière indique le temps d’un choix, non un arrêt. C’est un geste qui évalue les développements possibles du voyage.

 

Dans la transmission critique, nul ne peut se substituer au voyageur qui doit expérimenter seul ce dialogue avec l’horizon. C’est pour cette raison que le passeur doit se contenter d’apprendre à apprendre, y compris à travers les errements et l’incertitude. Car il faudra se perdre parfois et cette expérience pénible sera indispensable à l’affinement généralisé des sens du voyageur, à la maturation de son instinct et de sa faculté d’orientation.

 

Dans la communauté du mouvement, il y a autant de moteurs que de sujets. Le groupe moteur cumule (sans toutefois la centraliser) l’énergie motrice des sujets qui le composent. Il y a entente et communication entre les hommes en mouvement. Peu importe la direction. Les trajets ne doivent pas se recouper nécessairement, mais il arrive souvent qu’ils se croisent. Chaque rencontre est un point de transmission, par lequel se verbalise et s’échange le récit des expériences dynamiques. Pourtant ce récit recouvre une dimension purement fonctionnelle : Il renseigne le trajet, raccourcis et déviations comprises, de celui qui écoute. L’acte de la transmission se limite en fait à ce bref échange à la croisée des chemins.

 

Les réseaux du savoir se créent, s’enrichissent et se transforment à la faveur des rencontres, lesquelles sont nécessairement toujours fortuites. Un voyage planifié n’est pas un vrai voyage. C’est un simple déplacement. Une rencontre planifiée n’est pas une vraie rencontre. C’est un rendez-vous, une sorte de duel où s’invite la valeur immobile. La formation n’est jamais achevée, parce qu’elle appelle la déformation et la transformation : La forme stable ne peut être l’objet d’aucune recherche dans la perspective du mouvement. La seule matière digne d’être apprise et enseignée, c’est la rébellion : rébellion contre la canalisation et l’amenuisement des énergies vitales, rébellion contre tout ce qui lie, attache, retient, fixe, rébellion contre la réification des beautés inaliénables, rébellion contre les simulacres de la valeur immobile, rébellion contre la tradition, contre la censure des audaces, rébellion contre l’anesthésie des hommes de bonne volonté, contre la culture immobile des places, placements, déplacements, rébellion contre une forme d’enseignement vendue comme transmission des valeurs et des places, rébellion contre la fatalité de tout ce qui s’achève dans l’illusion de la valeur et de manière générale contre le devenir vulgaire des formes prostituées, rébellion contre la mort.

 

C’est ainsi et pas autrement que l’on apprend. Et s’il est une seule certitude qui se forge dans le voyage de nos esprits libérés, c’est que la rébellion est impossible en dehors du mouvement.

 

Moderno, Toulouse 2016

 

 

 

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