WOLKONSKY & MODERNO
Is there a life before death ?
Dans la prison des images
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Il n’y a que les mauvais photographes qui soient libres ; mais la liberté de voir ne leur appartient pas en propre. C’est une liberté dans le désert. A quoi peut-elle leur servir, s’il n’y a rien autour d’eux, sinon la possibilité d’errer à travers des visibilités illusoires ?

Nous ne connaissons en définitive des images que l’enfermement auquel elles nous assignent et nous nous retrouvons prisonniers de nos visions au milieu de nulle part. Comme Sade emprisonné libère et projette ad infinitum le monstrueux spectacle de ses fantasmes, nous poursuivons notre liberté perdue dans un récit qui nous échappe, à la surface de murs transformés en écrans. Ces images qui nous sautent à la gorge, nous en sommes, dans une large mesure, les co-producteurs et non les voyeurs contraints. Elles viennent de nous et prennent source dans notre délectation morbide.

Au milieu de ces visibilités étales, dans le silence de la vision, nous sommes le texte.

La seule place que la société ait fournie à nos esprits n’est-elle pas précisément cette prison dans laquelle nos regards se tiennent, rejetés et enfermés dans l’image, par l’image elle-même, de telle sorte que nous nous trouvions aujourd’hui abîmés en elle ? Le lieu séparé, plus libre et plus honorable, où nos regards nous placent, où le pouvoir des images situe ceux qui ne sont pas avec elles mais contre elles, mais aussi la seule demeure où puisse résider un homme libre, c’est le réel, ou plutôt le désert auquel il fait place.

Dans cet emprisonnement délectable où nous jouissons d’une liberté paradoxale, nous ne voulons pas tant être libérés que compris. C’est peut-être là d’ailleurs que commence notre asservissement. Etre compris par les images signifie les rejoindre, donc renoncer à cette extériorité qui était la condition même de la critique. Notre volonté n’était pas engagée dans la prison où nous tenaient les images. Elle est anéantie par le désir d’être compris.

L’image fait aujourd’hui la guerre au réel qu’elle était censée documenter. Quand elle gagne, elle prend le pouvoir sur ce qu’elle montre. Elle nous impose une histoire déjà cadrée et son autorité est totale puisque n’est vrai que ce qui est vu par elle. A quoi sert le témoin quand l’image est témoignage, sinon à légender ce qu’elle montre déjà ? Nous sommes dans une large mesure pris en otages par ce que nous voyons aujourd’hui, car notre regard est dirigé et notre opinion construite. Un choix a été fait en amont de nos regards entre ce qui nous est montré et ce qui est soustrait à notre expérience sensible du monde. Nous sommes emprisonnés dans ce choix. Cette fragmentation du visible, cette condamnation au détail en gros plan, qui rend presque impossible toute perception raisonnée mais aussi toute reconstitution du corps visible et désirant, relève de la pornographie.

Libérer le regard reviendrait à reconnecter les prisonniers que nous sommes avec le réel, à rompre notre isolement dans l’image en rétablissant des correspondances entre les regards et les choses. Il s’agit de dézoomer, d’élargir le cadre, trouver une distance aimante avec la chose vue et quitter ainsi la pornographie pour revenir à l’érotisme.

Les ophtalmologues, en étudiant les scotomes, ont découvert un phénomène étonnant appelé rétinotopie. Selon les observations qu’ils ont faites, le monde réel est systématiquement cartographié à la surface du cerveau. A chaque point du cortex correspond un point du champ visuel, de telle sorte que la topographie du cortex suit celle de la rétine où se forme la première image neuronale du monde extérieur. C’est comme si nous avions trouvé un tunnel, pour nous échapper de la prison des images ; mais de quelles images voulons-nous vraiment nous libérer ? de celles qui naissent à la surface de notre cortex, ou plutôt de celles qui s’imposent dans le champ limité de notre vision ?

 
WOLKONSKY
 
On dira que j'ai tout ce que j'ai produit avant la fermeture de l'Ecole d'Art de Perpignan le fut sous le nom de Wolkonsky. Tout ce qui dépassera, toute cette vie après la mort, c'est déjà Moderno.
wolkonsky@hotmail.fr
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